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Universités, éducation populaire et universités populaire… Une éducation toujours écartelée



Conférence inaugurale UPHG 2009-2010

Universités, éducation populaire et universités populaire… Une éducation toujours écartelée

Introduction : Depuis que je me suis lancé dans ce projet et que j’ai commencé à le mettre à exécution, je suis obligé à chaque rencontre de l’expliciter, tant le terme « Université Populaire » est mal ou pas connu. Cette causerie a donc pour but de présenter le chemin qui mène de l’Université médiévale originale à l’Université populaire du XXIème siècle, en passant par tout le travail de réflexion et d’action des ouvriers, travailleurs et intellectuels qui, au XIXème et au XXème siècle, ont construite le bel édifice fragile qui se nomme « éducation populaire ». Il n’y aura là aucune érudition de type universitaire mais une synthèse à très grands traits qui se veut accessible à tous pour saisir la filiation de cette création et ses enjeux actuels.

Premier mouvement : la création des Universités au Moyen Age et leur évolution contemporaine

A la fin du XIIème siècle, un mouvement d’autonomisation gagna les écoles cathédrales qui assuraient jusque là la formation des religieux sous l’autorité de l’évêque qui déléguait son autorité à un chancelier ou écolâtre. Cette tutelle s’avérait très pesante et limitait la variété de l’enseignement selon les diocèses. Il y eut donc un véritable mouvement de sédition, avec des grèves, des déménagements et des affrontements entre les professeurs et leurs étudiants et les chanceliers. Dans ce contexte, les contestataires trouvèrent une aide précieuse et intéressée auprès du pape et des princes. Ainsi les universités obtinrent-elles des statuts octroyés par le pape ou les princes, qui leur assurèrent une grande indépendance. Car une « universitas » est avant tout une communauté, c’est le sens du mot en latin médiéval. Mais elle est aussi un lieu qui ambitionne de réunir l’ensemble du savoir de l’époque.

L’organisation de l’université médiévale Elle est organisée en facultés qui sont spécialisées dans un champ du savoir. Le niveau correspondant à l’enseignement secondaire est la faculté des « arts libéraux » ; les étudiants y sont très jeunes (14 à 20 ans environ). Ce statut avantageux faisait que certains restaient à ce niveau très longtemps. A l’issue de cette formation, l’étudiant obtenait devenait « bachelier ès arts » et pouvait alors poursuivre dans une faculté supérieure. Celles-ci étaient au nombre de trois principales : Théologie, qui était la discipline –reine, médecine et droit. Certaines facultés enseignaient les rats libéraux au niveau supérieur. On préparait des diplômes qui s’appelaient Licence, maîtrise et doctorat. Un doctorat demandait 12 années de travail. Les grades universitaires ouvraient la voie soit à une carrière ecclésiastique pour ceux qui optaient pour la prêtrise, soit à une carrière civile, souvent au service des princes et souverains.

Les cours pouvaient être donnés dans les lieux les plus divers. Le plus souvent les maîtres travaillaient à leur domicile, mais ils pouvaient enseigner dans des chapelles, des couvents ou dans les collèges, qui étaient des résidences d’élèves boursiers. Ces collèges étaient des fondations de mécènes. Le plus célèbre en France est celui fondé par le chapelain du roi Saint-Louis, Robert de Sorbon, en 1257, qui deviendra la Sorbonne. Les étudiants résidaient souvent à l’auberge ou chez l’habitant. Les professeurs étaient payés par leurs étudiants et vivaient souvent de leurs bénéfices ecclésiastiques.

L’université était une institution indépendante qui s’administrait seule. Les dirigeants (recteurs, doyens, chanceliers…) sont élus par la communauté, les maîtres sont choisis par leurs pairs. Les universités échappent au droit commun et aux impôts. Mais, au fil du temps, elles seront de plus en plus liées au pouvoir civil. Les princes ont bien compris l’intérêt d’avoir leur frome lieu de formation de haut niveau.

L’enseignement des universités

Le travail était avant tout fondé sur une méthode appelée « scolastique » qui se fonde sur le travail des textes. Le discours, quant à lui, obéit aux règles de la rhétorique, art oratoire hérité de l’Antiquité gréco-romaine. Dans les deux cas, la méthode est tellement contraignante qu’elle finira par vider les études de sens et c’est le formalisme qui usera les universités. Au XVème siècle, la méthode scolastique n’est plus qu’un exercice de style qui sera dépassé par l’humanisme de la Renaissance.

Les Universités ne délivraient pas toutes tous les enseignements et avaient acquises très tôt des réputations fortes dans certaines spécialités : ainsi Paris n’avait pas de faculté de Médecine mais brillait en théologie alors que Montpellier excellait en droit civil et médecine. Les maîtres et les étudiants étaient mobiles, allant d’une université à l’autre au bout de quelques années. Il y eut donc très vite un caractère universel (à l’échelle de l’Occident médiéval) à la formation universitaire. La multiplication des universités au fil du temps mit fin à cette itinérance.

La formation universitaire était de très haut niveau ; elle donnait à celui qui l’avait suivie un rôle important et une position sociale. Mais le contrôle de l’Eglise sur la chrétienté opérait de fait une censure sur les contenus ou, à tout le moins, les orientait sûrement. La scolastique finit par devenir un système stérile et à partir de la Renaissance, la formation de haut niveau passa dans les collèges religieux.

L’université française contemporaine

Les universités connaissent une éclipse du XVIème au XVIIIème siècle ; elles existent toujours mais la formation des élites leur échappe en grande partie au profit des grands collèges religieux, jésuites et dominicains en particulier. La Révolution française marque un tournant là aussi. Le détachement de l’Etat et de l’Eglise se manifeste de diverses manières. La création de grandes écoles comme les Ecoles Normales Supérieures ou l’Ecole Polytechnique (1794) montre à la fois la volonté de l’Etat de prendre en main la formation et la poussée scientiste face à une université encore religieuse. On doit à Napoléon Ier la création d’une institution appelée « Université Française » par décret impérial en 1808. Cette Université détient le monopole de la distribution des grades. Elle reprend à l’Eglise Catholique les trois facultés traditionnelles (Droit, Médecine et Théologie) et y ajoute deux nouvelles facultés, Lettres et Sciences. Mais dans la pratique les deux dernières facultés n’ont pas d’étudiants et pas de locaux et les trois autres délivrent des diplômes professionnels. Il s’agit avant tout d’une querelle Etat-Eglise qui tourne à l’avantage de l’Etat. La seule nouveauté est la création des lycées, qui reprennent le type d’enseignement des jésuites mais prépare les élèves à la fonction publique et aux grandes écoles. Il faut attendre la Troisième République pour que les facultés deviennent des lieux d’enseignement, par les lois de 1885.Encore tout le système est-il construit en fonction des concours d’enseignement qui seuls valident la formation en faculté. Il n’y a aucune activité de recherche prévue dans le statut de 1896. Les professeurs s’y livrent à titre personnel et à côté de leur fonction universitaire. A partir du milieu des années 1950 le nombre d’étudiants va croissant, amais l’Université reste sur les mêmes bases jusqu’en 1968, où, sous la pression d’un mouvement étudiant qui entraîne le pays dans une crise générale, une réforme de fond est effectuée. Elle établit trois principes qui restent toujours actuels : la pluridisciplinarité, la participation de tous à la gestion et l’autonomie de principe. Les réformes entreprises depuis, notamment pour faire face à la massification estudiantine de la fin des années 1980 n’ont pas remis en cause ces piliers. La dernière réforme en date consacre une réelle autonomie aux Universités et à leurs Présidents. Les Universités en France sont en crise permanente depuis 1973. Les principaux problèmes sont la question de la professionnalisation des enseignements, la sélection initiale et au cours des cursus, les débouchés, la question épineuse du statut des enseignants-chercheurs, la gouvernance et les relations avec les partenaires économiques régionaux. Il faut noter que la profession universitaire, si elle adopte volontiers une posture frondeuse, est en réalité très conservatrice, comme l’Université elle-même par sa fonction propre. Malgré ces crises et ces critiques, l’Université reste le lieu du savoir universel par excellence. Mais aujourd’hui, une grande partie des élites intellectuelles et sociales de la France se forment dans des circuits parallèles comme les Grandes Ecoles. Je proposerais à l’attention du lecteur-auditeur deux phrases de deux universitaires réputés, écrites dans l’article « Université » de l’Encyclopedia Universalis. La première est d’Alain Touraine :

« La plupart des pays industrialisés sont arrivés au moment où il faut choisir entre le développement de systèmes universitaires et la création d’une éducation permanente qui serait vraiment destinée à redonner des chances à ceux qui ne les ont pas eues ou à protéger ceux qui sont menacés par des changements technologiques et économiques. »

La seconde est d’Henry Duméry :

« Ni bastille de caste ni foyer d’insurrection, l’Université est faite pour l’élaboration critique du savoir, pour la transmission méthodique du savoir, pour la remise en question perpétuelle du savoir. »

Ces deux phrases me semblent parfaitement résumer à la fois les enjeux de la crise universitaire et l’ambition permanente de sa mission.

Après avoir vu comment s’est construit, de manière séculaire, une institution nationale consacrée au savoir, il faut se pencher sur le peuple et sa place dans cette éducation.

Deuxième mouvement : l’éducation populaire, son histoire et ses composantes

Sur la question de l’éducation populaire, il est assez frappant de noter que les sources sont assez peu nombreuses dans le flot de la littérature consacrée à l’éducation, comme si ce sujet n’intéressait pas vraiment les chercheurs en sciences de l’éducation ou en tout cas assez peu. Nous allons donc faire la synthèse d’une information rare et pulvérisée.

Une tentative de définition

Je partirai de la définition proposée par la Dyoniversité, coopérative des idées, université populaire de Seine-Saint-Denis, laquelle a consacré un cycle en 2008 à l’éducation populaire.

« L’éducation populaire, dès ses premiers pas avec les bourses du travail et les Universités populaires, a eu pour ambition, non seulement de mettre en place des structures d’auto-éducation du peuple, mais aussi et surtout de lui permettre d’accéder à la « science de son malheur » afin qu’il comprenne le monde et la source de ses injustices et ainsi de pouvoir le transformer radicalement. L’éducation libertaire n’est qu’une déclinaison enfantine de cette volonté visant à créer une société « d’hommes fiers et libres ».

Les premiers inspirateurs

L’éducation populaire trouve ses racines au début du XIXème siècle, dans le mouvement mutuelliste et chez les penseurs socialistes que Karl Marx a aimablement fixé dans l’histoire sous l’appellation « utopistes ». Mais avant cela même, il faut citer Condorcet et son projet d’ « écoles centrales » formulés au début de la Révolution Française. Le mutuellisme est ce mouvement d’auto-organisation de la classe ouvrière où elle crée des caisses de secours mutuel pour assurer des obsèques décentes et des soins basiques aux familles frappées par le malheur. C’est la source du mouvement syndical et de la réflexion éducative. Les premières tentatives scolaires sont connues sous le nom d’ « écoles mutuelles » et vont connaître un grand succès jusqu’aux années 1870, après quoi elles disparaîtront face aux écoles publiques de la République.

Qu’est-ce qu’une école mutuelle ?

Entre 1815 et 1820, plus de milles écoles mutuelles s’édifient en France et rassemblent près de cent cinquante milles élèves. Les industriels de l’époque encouragent la mise en œuvre de ce système dans lequel ils voient un moyen d’instaurer la paix sociale que menacent les associations ouvrières en même temps qu’un moyen de formation économique et efficace. L’école mutuelle confie plusieurs dizaines ou même centaines d’élèves à un seul maître assisté de moniteurs peu qualifiés. Les recrues sont réparties par niveaux ; le passage d’un niveau à l’autre s’opère selon des règles strictes et normées d’avancement. Les élèves sont groupés autour des moniteurs de lecture ou prennent place devant de longues tables au bour desquelles d’autres moniteurs, munis de modèles d’écritures ou de tableaux de grammaire et calcul avec questions et réponses. Ceux-ci règlent dans les moindres détails les exercics scolaires et les déplacements, à coups de sifflet ou par gestes. L’instituteur dirige l’ensemble des activités du haut de sa chaire. Les moniteurs sont le plus souvent des élèves des niveaux supérieurs dont le monitorat fait partie du cursus, ils sont donc bénévoles. Le système est donc très peu coûteux (un seul salaire de maître d’école) et très discipliné pour le comportement des enfants, les préparant bien à la rigueur de l’usine. Cet enseignement provoquera un engouement chez les intellectuels malgré ses évidentes limites.

L’éducation intégrale de Charles Fourier joue aussi un rôle non négligeable. Fourier (1772-1837) est un penseur socialiste marginal qui théorisera une société idéale autour d’un lieu de vie, le phalanstère. Son projet éducatif est global, fournissant les réponses à la curiosité des enfants, mais aussi les initiant à la technique et aux valeurs morales de la société, les « passions ». Le familistère de Godin, à Guises, en représente l’application la plus connue et la plus durable, avec son école intégrée. P.J. Proudhon reprendra cette conception, liant éducation et production afin d’assurer l’indépendance des ouvriers vis-à-vis de l’Etat et des institutions aliénantes. Tout un courant d’éducation libertaire ou anarchiste sera en pointe sur la réflexion et l’expérimentation au cours de la période 1870-1914.

L’éducation libertaire

On doit distinguer trois grandes voies : l’expérience syndicaliste et les Bourses du Travail, les tentatives institutionnelles et les écoles alternatives.

Fernand Pelloutier et les Bourses du travail

Fernand Pelloutier, militant syndicaliste révolutionnaire a laissé son nom attaché à l’édification et organisation des Bourses du Travail. Il est nourri du projet d’éducation intégrale et libre. Les bourses du travail ont des objectifs clairs et révolutionnaires : « Instruire pour révolter » est le slogan de Pelloutier. Dans leurs statuts généraux on lit :

« La Bourse du Travail a pour but de concourir au progrès moral et matériel des travailleurs des deux sexes. »

Ces édifices, financés par les ouvriers eux-mêmes et quelques rares donateurs aisés comportent des bibliothèques, des offices de renseignement, des musées sociaux et des salles de cours où sont dispensés des cours professionnels et d’enseignement général, par des ouvriers pour des ouvriers. La phase éducative des Bourses du travail est située surtout de la fin du XIXème siècle à la guerre de 1914. Les années de l’entre-deux-guerres, avec les divisions politiques et syndicales seront moins profitables de ce point de vue. Après 1945, les Bourses du Travail périclitent doucement mais sûrement jusqu’à n’être plus aujourd’hui que des monuments plus ou moins décrépis (voir l’exemple de celle de Bordeaux).

Les expériences institutionnelles

On peut, pour rester en France les résumer, en dehors des expérimentations de spécialistes comme Maria Montessori, à deux noms et deux lieux : Paul Robin et l’Orphelinat de Cempuis, Célestin Freinet et l’école de Bar-sur-Loup, plus tardivement. Paul Robin, soutenu par son ami Ferdinand Buisson, prix Nobel de la Paix et militant de l’éducation pour tous, haut fonctionnaire de Jules Ferry, fut autorisé à tenter une expérience éducative intégrale hors cadre à l’orphelinat de Cempuis. Celle-ci obtint des résultats fort intéressants avec des enfants socialement très défavorisés. Mais, sous la pression des pédagogues réactionnaires, F. Buisson dut mettre un terme à l’expérience, qui reste une référence sûre d’une « autre éducation ». Célestin Freinet(1896-1966), bien que non libertaire, mais socialiste, appliqua des principes directement issus de cette mouvance pédagogique, y compris le concept d’ »école moderne » inventé par Francisco Ferrer y Gardia et mis en œuvre à Barcelone en 1901. L’originalité de Freinet est d’avoir mis au point une méthode applicable (avec tracasseries et sanctions mais…) dans le cadre de l’Education Nationale, même si lui dut démissionner pour pratiquer son métier comme il le voulait. C’est sans aucun doute la méthode Freinet qui a pesé le plus et eu le plus de suite, notamment après 1968 où elle est même promue par les Ecoles Normales d’Instituteurs comme alternative. L’ICEM (Institut Coopératif de l’Ecole Moderne) est une structure encore importante et active. Les principes majeurs de Freinet sont le travail coopératif, la rotation des responsabilités, l’étude du milieu, le tâtonnement expérimental, l’expression libre, l’apprentissage des responsabilités partagés et la prise en compte des apports des enfants dans les choix d’étude. De nombreux outils matériels mutualisés ont été créés. Cette méthode, assez souple, permet une adaptation personnalisée selon les enseignants et les milieux. Sans que le mot n’appartienne au vocabulaire de Freinet, on peut parler d’une méthode d’auto-gestion. On peut considérer les expériences actuelles des Lycées autogérés de Paris (1982) et Saint-Nazaire (1981) ou l’école de Vitruve comme la postérité de Freinet.

Les expériences alternatives

Elles ont été nombreuses et très souvent de courte durée. Il faut cependant en mettre une en exergue par sa durée et sa postérité : la Ruche de Sébastien Faure. Sébastien Faure (1858-1942), militant d’abord socialiste puis anarchiste à partir de 1888, est d’abord un formidable animateur et tribun qui parcourt la France pour la Cause. En 1904, il loua une ferme en région parisienne et y ouvrit une école sur les principes libertaires de l’auto-éducation et de l’autonomie. Il finança d’abord lui-même le projet sur ses conférences, puis transforma la Ruche en coopérative agricole intégrale liée aux syndicats qui lui achetaient sa production (une ancêtre des AMAP !). La formation était assurée en trois niveaux, petits moyens et grands, avec une place importante des travaux manuels pour les moyens et de l’apprentissage d’un métier pour les grands. La Ruche recevait aussi des adultes qui venaient se former. Les professeurs étaient des volontaires bénévoles qui donnaient une année ou plus de leur vie, en échange du gîte et du couvert. La crise syndicale à l’ partir des années 1910 et surtout la Preli7re Guerre mondiale eurent raison de la Ruche qui se dissout en février 1917 après 13 années d’existence. Sébastien Faure vécut cela comme un échec, mais son nom est passé à la postérité par cette expérience qui en a inspiré beaucoup et continuera sans nul doute à la faire. Dans les années 1990, un couple d’instituteurs démissionnaire de l’Education Nationale fonda une école alternative sur les mêmes bases dans l’ile d’Oléron, « Bonaventure », mais celle-ci ne connut jamais l’affluence et la renommée de la Ruche car les temps étaient autres.

L’éducation populaire est donc avant tout une quête et une expérimentation. Elle rentre frontalement en conflit avec l’institution scolaire étatique. Si les expériences se sont souvent avérées courtes, il faut l’attribuer avant tout au caractère dérangeant de ces expériences. Il faut également mentionner comme postérité durable de l’éducation populaire tous les mouvements de jeunesse, des Scouts divers aux Francs et Franches Camarades.

Les Universités populaires sont en fait une tentative de synthèse entre la système universel et autonome de l’Université et les aspirations de l’éducation populaire.

Troisième mouvement : Naissance, mort et résurrection des Universités populaires

Conception, objectifs et naissance des Universités populaires L’origine des Universités populaires est double et doublement intéressant. Du côté « populaire » on trouve le mouvement syndical et ouvrier, et du côté « université pour tous » on trouve le luthéranisme danois. En effet, le concept d’université populaire est dû au Danois Grundtvig (1783-1872), dont le disciple Kristen Kold fonda la première du genre en 1844. Le mouvement se répandit en Scandinavie, la Norvège créant sa première UP en 1864 alors que la Suède suivait en 1868. Ce concept fut sans nul doute connu des syndicalistes du mouvement des Bourses du travail qui voulurent offrir aux ouvriers la possibilité de bénéficier d’une instruction que l’école publique de Jules Ferry offrait gratuitement aux enfants depuis les grands lois des années 1880. Le contexte politique de l’Affaire Dreyfus et ses discours antisémites favorisa également la création de la première UP qui vit le jour en 1896 à Montreuil-sous-Bois à l’initiative de Georges Deherme et d’ouvriers de cette ville. Cette première création est soutenu par le consil municipal et le conseil général et enthousiasme aussi bien des libertaires que des catholiques, des nationalistes que des libéraux parlementaristes…

Georges Deherme : extrait du site http://militants-anarchistes.info/spip.php ?article1117 Deherme fut cofondateur en 1892, avec Paul Desjardins, Buisson, Charles Gide, G. Séailles, de l’Union pour l’Action morale qui deviendra l’Union pour la Vérité. Il collaborait à l’époque à L’En Dehors (1891-1893) de Zo d’Axa ainsi qu’au quotidien anarchisant La Renaissance (Paris, 24 décembre 1895 au 27 juillet 1896) fondé par Paul Martinet. Mais Georges Deherme fut avant tout le fondateur et le propagandiste des Universités populaires animées, au moins au début, par des anarchistes. Afin d’encourager la culture populaire et pour servir de lien entre les universités, il fondait la revue La Coopération des idées (7 numéros publiés en 1895, puis n° en février 1896 à 1913). Avec quelques amis de tendances diverses, et des adhérents d’un groupe de Montreuil, Deherme ouvrit en avril 1898 un local situé, 17-19, rue Paul-Bert (XIe arr.) où, après avoir créé une petite société coopérative, il installa la première Université populaire. L’objet de l’université était, en faisant appel aux travailleurs libres, non enrôlés dans un parti ou dans un groupement, de former des administrateurs de coopératives et de syndicats, une élite prolétarienne « noyau vivant de la future société ». Transférée faubourg Saint-Antoine, cette université prit le nom du journal fondé en 1895 La Coopération des Idées, journal qui deviendra revue hebdomadaire, puis, en 1902, brochure mensuelle. Peu après la fondation de la première université, Deherme créait une Société des universités populaires, dont le catholique Mazel fut le premier secrétaire et que dirigèrent par la suite Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne, en tant que président, et Charles Guieysse, officier d’artillerie démissionnaire et administrateur de l’École des Hautes études sociales, en tant que secrétaire général. Plusieurs coopérateurs se formèrent ou se perfectionnèrent dans ces universités. Proudhonienne avec Deherme, la Société des UP allait devenir marxiste-syndicaliste avec Guieysse. Deherme rompit avec elle et créa en 1901, une fédération des UP qui avait pour but de réaliser l’idée reprise plus tard par Albert Thomas sous la forme de Comité national des loisirs. Deherme fonde en 1899 une « Société des Universités Populaires ». Le succès est très rapide ; la période 1899-1902 représente 80% des 230 créations de la période 1899-1914 ! La taille de ces UP est très variable, pouvant aller de 50 membres à plus de mille pour Paris. Leur durée de vie sera également très inégale, de quelques mois à quinze ans pour la plus résistante. Au pic du mouvement, ce sont 50 000 membres qui fréquentent les UP. La répartition territoriale donne la part belle à Paris (1/3 des créations), le midi languedocien et le sillon rhodanien sont également très actifs.

Crise et disparition des Universités Populaires

Mais dès le début les UP sont en crise interne, tant sur le projet politique qui les sous-tend que par les groupes qui s’y retrouvent. Le conflit est fort entre les intellectuels, qui dominent largement chez les conférenciers et les ouvriers qui se lassent de conférences éloignées de leurs demandes et besoins concrets. Le mouvement est dans sa dynamique positive jusqu’en 1904, mais il décline ensuite. Symboliquement, en 1904, Deherme, ouvrier autodidacte fondateur de l’up 3 « La coopération des idées » s’en trouve évincé. Le vers est dans le fruit. Les intellectuels de lassent rapidement de ce public qui est remuant et frondeur et ne les vénère pas comme les étudiants des Universités. L’inadéquation de l’offre et de la demande est lourde de conséquences. Le nombre de UP fond et il n’en survit qu’une dizaine à la veille de la grande guerre.

Dans l’entre-deux guerres, certaines associations renaissent, plus politiques, comme ce fut le cas à Bourges, qui avait été une des premières UP du mouvement initial. En 1935 ? Simone Weil, alors professeur de Philosophie dans cette ville lance un appel pour la création d’une « université ouvrière », ce qui est fait dès février 1936. Mais le second conflit mondial porte un coup fatal à cette renaissance politique. Les UP ont disparu du paysage politico-social de la reconstruction et des trente glorieuses.

Le renouveau contemporain

Le renouveau partit d’Alsace. En 1963 naissait à Mulhouse l’ « Université populaire du Rhin ». La localisation alsacienne de ce renouveau n’est pas un hasard mais le résulta d’une proximité humaine et géographique avec l’Allemagne (on a pu parler de « métamorphisme de contact culturel »). En effet, ce pays comporte un réseau majeur d’UP, les Volkshochschulen, financés par les Länder et chargés d’une mission d’éducation des adultes depuis une loi de 1970. LUP du Rhin a rapidement pris une importance considérable à l’échelle française. Dans la foulée de ce renouveau s’est aussi fondée une Association de Université populaires de France (AUPF) en 1987, avec un rôle décisif joué par l’UP du Rhin dans sa mise en place, et aujourd’hui encore dans son fonctionnement. Des colloques annuels rassemblent des représentants de pays européens (Allemagne, Italie..).

Médiatiquement, c’est la fondation de l’Université Populaire de Caen, créée par le philosophe Michel Onfray qui est la plus célèbre, bien qu’à ma connaissance elle ne fasse pas partie de l’AUPF. Cette UP est centrée sur la philosophie initialement, mais offre une grande diversité de cours et applique les critères de base d’une UP.

L’université populaire de Caen

LES RAISONS Le désir de savoir est considérable : les débats, les forums, les rencontres, les séminaires, les universités d’été, les succès de librairie des classiques latins ou des essais, la multiplication des collections d’idées chez les éditeurs, tout témoigne d’une authentique et pressante demande. L’offre oscille entre l’élitisme de l’université et l’improvisation des cafés philo, l’une reproduisant le système social et sélectionnant ceux auxquels elle réserve les places dans le système, l’autre réduisant souvent la pratique philosophique à la seule conversation.

LE PRINCIPE L’Université Populaire retient de l’Université traditionnelle la qualité des informations transmises, le principe du cycle qui permet d’envisager une progression personnelle, la nécessité d’un contenu transmis en amont de tout débat. Elle garde du café philosophique l’ouverture à tous les publics, l’usage critique des savoirs, l’interactivité et la pratique du dialogue comme moyen d’accéder au contenu.

LE FONCTIONNEMENT La gratuité est le principe de base : pas d’âge requis, ni de titres ou de niveaux demandés, pas d’inscriptions ni de contrôle des connaissances, pas d’examens, ni de diplômes délivrés. Le cours est dispensé une fois par semaine sur une séance de deux heures : la première est un exposé argumenté, la seconde une discussion de celui-ci. Le cycle s’étend de mi-octobre à mi-mai. Il s’articule autour des vacances scolaires de l’Académie de Caen.

LES PERSPECTIVES L’Université Populaire est une idée collective et non personnelle. La création de la première à Caen vaut comme invite à l’essaimage. Par ailleurs, l’augmentation d’une année sur l’autre des unités d’enseignements et la cooptation des enseignants se fait en relation avec l’initiateur du projet local.

L’INITIATEUR Michel Onfray, né en 1959. Docteur en philosophie. Vingt ans enseignant en lycée technologique à Caen, démissionnaire de l’Éducation nationale en 2002. Philosophe, auteur de plus de quarante livres traduits en une vingtaine de langues.

Extrait de http://pagesperso-orange.fr/michel.onfray/UPcaen.htm

Si l’on fait un bilan du mouvement des UP aujourd’hui, on peut dire qu’il est assez inégal dans sa répartition territoriale. Les données collectées par l’AUPF font ressortir le poids majeur de la région parisienne et de l’Alsace, qui comporte plus de 30 UP. A l’inverse, certaines régions n’ont aucune UP, comme la Corse, Champagne-Ardenne. Leur nombre actuel est d’une centaine ; elles ont accueilli 100 000 personnes en 2005 (à ramener au 63 millions de Français !) Leur fréquentation locale est tout aussi hétérogène, allant d’une trentaine de personnes à Guéret à des centaines à Caen.

En guise de conclusion et d ‘ouverture…

Le renouveau des UP est très paradoxal : il croise inversement la courbe du syndicalisme actif. Il n’y a donc plus de corrélation entre syndicats et UP. L’origine actuelle des UP est très diverse, allant des Œuvres Laïques à des individus isolés. Ce mouvement témoigne d’une interrogation sur le savoir tout autant que sur le système éducatif. Une question reste plus que jamais d’actualité : qu’est-ce que ce « peuple » auxquelles ces structures souhaitent s’adresser ? Quels sont ses besoins ? En-a-t-il d’ailleurs ? Il est à souhaiter que des sociologues ou des géographes se penchent sur ces lieux et ces personnes afin d’apporter un éclairage scientifique à cette interrogation. Car le plus grave serait qu’existent des Universités Populaires que le peuple ignore.

J.M. Dauriac

A Consulter pour aller plus loin :

• Article wikipedia sur le sujet : http://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_populaire

• Site sur l’UP de Caen : http://pagesperso-orange.fr/michel.onfray/UPcaen.htm

• Le site de la Dyoniversité : http://www.dionyversite.org/

• Articles Encyclopedia universalis : Université médiévale ;Universités

• Histoire mondiale de l’éducation – sous la direction de Jean Vial – Presses Universitaires de France

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le texte de la conférence
Texte extrait de http://danslamarge.com