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Quand la vague déferle, l’info fait son show

Publié le lundi 10 janvier 2005

Dimanche 26 décembre.

Tous les Français sont en famille. L’annonce mélodramatique du JT de 13 heures laisse place aux premières images d’une catastrophe naturelle à l’échelle planétaire. Sur l’écran froid du téléviseur, on aperçoit déjà les ravages des deux vagues meurtrières qui ont déferlé sur l’Océan Indien.

Le lendemain, alors que tous les quotidiens du monde font leur Une sur le tsunami, les premières vidéos amateur entrent dans l’arsenal des journalistes et nourrissent un discours où l’on a bien du mal à distinguer l’information. Les correspondants locaux sont en effervescence, les envoyés spéciaux affluent du monde entier sur les côtes asiatiques. Les survivants cherchent les leurs, les autorités comptent leurs morts, les journalistes interviewent, filment et commentent. Derrière nos écrans, on se laisse tous prendre à ce flux d’images qui charrie notre émotion avec les cadavres.

Dans les jours qui suivent, vont peu à peu apparaître de nouvelles vidéos, filmées par des survivants. Les vagues nous sont à présent familières. Dès le lendemain du drame, on les a vues sous tous les angles, depuis toutes les plages où la mort a sévi. On a aussi partagé un peu de l’intimité des rescapés, des orphelins et des veuves, on a découvert des héros. Héros d’un jour, parce qu’ils ont su nager ou s’agripper à un arbre. On a vu cette jeune thaïlandaise retourner dans son village et, sous la focale froide du caméraman, découvrir le corps putréfié de sa sœur. On les a vus aussi, et revus, sur toutes les chaînes, à toute heure, en intégralité ou en « morceaux choisis », ces vacanciers qui se dorent la pilule sur la plage pendant que les autochtones récoltent les débris de leurs pays et incinèrent leurs morts. On a tout vu. Tellement, que j’en ai attrapé une indigestion. Au bout de 24 heures, la télé m’a rendue malade. Dans la petite ville de Pleslin Trigavou (Côtes-d’Armor), la vague a balayé une famille et laissé un survivant, un père, privé désormais de son épouse et de ses trois enfants. Les journalistes se sont jetés sur ce « scoop » avec la voracité de charognards (la mort est bien le meilleur des scoops qui soit). En quête d’une image, d’une info, mais surtout, d’un reportage bien mélo pour faire sangloter la ménagère de moins de cinquante ans, ses enfants et ses petits-enfants. Durant toute une journée, les uns après les autres, les reporters ont arpenté le bourg de Pleslin pour interviewer les passants, dont la plupart ne connaissaient pas la famille en question. Où est l’information dans tout ça ? Que devient le droit des victimes à l’intimité et à la dignité dans le malheur ? C’est déjà bien assez de tout perdre, encore faut-il supporter l’acharnement inutile des médias. Enfin, « heureusement », on a découvert d’autres victimes françaises et les vautours ont pu se jeter sur de nouvelles proies, toutes fraîches. Au cœur de l’actualité, comme on dit...

Samedi 8 janvier.

Treize jours après la vague. Je suis une consommatrice d’images en convalescence après une grosse nausée. Si je fais un bref effort de mémoire, voici ce que je retiens des JT en série depuis le 26 décembre. Dans les trois ou quatre jours qui ont suivi la catastrophe, j’ai l’impression que la Thaïlande, et particulièrement la plage de Phuket a été la plus touchée. Or, c’est loin d’être le cas. Mais voilà, sur cette plage, il y avait beaucoup d’Européens en vacances, il y avait même des stars, rendez-vous compte ! Quoi de plus émouvant que de compter nos morts, nous aussi, en Europe ? Aux cartes de l’Asie dénombrant les victimes on peut donc ajouter celle des pays d’Europe touchés par le tsunami. C’est ça, l’info de proximité. Mais avait-on réellement besoin que la télé fasse appel à notre sentiment patriotique pour être émus de cette catastrophe qui touche des millions de personnes ? A force d’images, l’émotion a supplanté l’info, plus grave encore, elle l’a manipulée. L’impact visuel est plus fort que les mots. Et ce n’est pas le commentaire d’un journaliste, précisant que ce sont surtout les enfants qui ont péri dans cette catastrophe, qui parviendra à me faire oublier ces images de gamins survivants, désormais orphelins. Si je me laisse bercer par le JT, j’ai l’impression - erronée, une fois de plus - que beaucoup d’enfants ont survécu, que ce sont eux les plus résistants.

Le plus effroyable dans tout ça, c’est l’intrusion, bien pratique pour des reporters en manque d’images, de la vidéo amateur. On l’avait déjà vu lors des attentats du 11 septembre, mais ici, on a atteint des sommets dans le sensationnel : qui n’a pas vu les quelques films de vacances de la première puis de la seconde vague ? Si j’ai cru un moment que la plage de Phuket était la plus touchée, c’est sans doute parce que la plupart de ces vidéos provenaient toutes des caméscopes de touristes européens stationnés en Thaïlande. Ce recours flagrant à l’amateurisme révèle une dérive bien répréhensible de l’information télévisuelle. La mise en spectacle est un ressort classique de tout JT et l’on a fini par s’en accommoder. Mais jusqu’ici, les images étaient encore filmées et montées par des professionnels de l’information. Et voici qu’une vague se forme sous l’œil ébahi d’un touriste, qui devient bien vite un reporter de stature internationale. Où est l’objectivité, dans tout ça ?

Sans parler de l’aspect moral de la situation. Imaginez-vous surplombant une plage : sous vos yeux, une vague gigantesque emporte des vacanciers. Vous continuez à filmer, et, dans votre souci de témoignage, vous acceptez de confier cette vidéo à la télévision. Mais qui étaient ces corps que l’on a vu submerger par les flots ? Qui les pleure aujourd’hui ? J’en aurais sans doute fait autant et j’imagine que ces vidéastes amateurs ont ensuite porté secours aux autres survivants. Ce n’est pas contre eux que je fulmine, mais contre la télévision, contre ces rédacteurs en chef qui ont préféré rivaliser avec Koh Lanta plutôt que de s’interroger sur l’éthique de leur métier. Il y a encore quelques années, en l’absence d’images, on aurait interrogé des sismologues, des rescapés, bref, tout ce qui a été fait ces derniers jours. Mais on ce serait arrêté là. Aujourd’hui, on diffuse du vécu, on fabrique des héros (cet enfant allemand qui a nagé pour se mettre à l’abri mais n’a pas retrouvé ses parents), comme dans les séries télé. Et faut-il encore ajouter, au chapitre de la morale, ces images de cadavres en décomposition ou gonflés par l’eau de mer qui ont envahi nos écrans, nos esprits, et ceux de nos enfants ? Si la diffusion d’images choquantes a pour effet, à long terme, de banaliser l’horreur, c’est dans l’imagination des plus jeunes que s’insinue le premier effet, et de loin le plus terrible. Après un JT spectacle comme on en a vu ces derniers jours, le CSA peut bien jouer les prudes et imposer des logos dissuasifs sur les programmes déconseillés aux mineurs !

Une telle surenchère télévisuelle est écœurante, parce qu’elle transforme l’information en un reality show, à des fins de rentabilité. Certes, on pourra objecter que cette armada médiatique a eu pour effet de mobiliser la générosité, partout dans le monde. Mais est-ce bien le rôle du JT d’œuvrer en ce sens ? Et n’est-ce pas avant tout la courbe d’audimat, la première bénéficiaire de ce nouveau programme à sensations ? Désormais, on le sait, en regardant le JT, chaque téléspectateur réserve aux annonceurs publicitaires un « temps de cerveau disponible », comme le disait il y a peu Patrick Le Lay, avec un cynisme légitime . On est en droit de s’interroger. Depuis quand l’information doit-elle être rentable ? N’est-elle pas un droit sans condition, qui suppose aussi le respect de la dignité humaine ? Les journalistes feraient bien de se préoccuper un peu plus d’éthique , même si le mot ne rapporte pas. Au lieu de ça, la télé trouve encore l’audace de nous faire la morale et nous somme de nous indigner : « regardez donc cette femme, qui se réjouit, après la vague, d’avoir la plage pour elle toute seule. Non mais, quel culot, vous ne trouvez pas ? Et cet Européen opulent, voire bedonnant, qui bronze au soleil tandis qu’au fond de notre écran, des gens s’affairent à ramasser les débris que la mer a laissés ! Quelle honte ! » Oui, mais pour qui ? En regardant ces images, j’ai honte de la télévision française, j’ai honte pour les journalistes ceux qui font leur métier au mieux là-bas (s’efforçant de recueillir des informations sans pour autant devenir des traqueurs de scoop sans scrupule) tandis qu’ici, dans les conférences de rédaction, on se préoccupe davantage de l’impact émotionnel que de l’information, du profit que de la vérité.

La compassion, légitime à cette heure, est devenue chez moi moins forte que l’écœurement et la colère. Le JT m’aurait-il rendu inhumaine ? J’en éprouve, encore aujourd’hui, un étrange malaise, comme si, durant ces derniers jours, j’avais « zappé » mon émotion, ma compassion. Que le journal télévisé, les rédacteurs en chefs, les journalistes nous laissent le droit d’être émus et compatissants. Comme des grands que nous sommes. Je n’ai pas besoin que l’on me dise quand je dois être triste et pleurer, quand je dois m’indigner, quand je dois agir pour aider mon prochain. Aussi vais-je éteindre la télé. Enfin, jusqu’à la prochaine catastrophe... Quand l’info fait de la télé-réalité, les téléspectateurs deviennent des consommateurs de malheur .

notes 1/ Une émission dite de « divertissement » diffusée en prime time n’aurait-elle pas été tout aussi efficace, comme peut l’être le Téléthon chaque année pour mobiliser les dons et les bonnes volontés ? Aux journalistes le soin d’informer sur les moyens de donner ; aux autres, celui de faire appel aux dons et de récolter l’argent. A trop vouloir outrepasser leurs fonctions, il se pourrait bien que les journalistes finissent par décider à notre place quelle catastrophe mérite notre générosité et quelle autre n’est pas digne d’intérêt. Du reste, c’est ce qu’ils font déjà en oubliant au bout de quelques jours, au mieux quelques semaines, les victimes qui font la une dans tous les coins du monde. Doit-on se laisser imposer une telle dictature, lorsqu’il est question d’humanité et de générosité ? 2/ Mais, lui, faisait référence aux programmes de divertissement. 3/ Après la charte de 1918, la charte de Munich, qui définit les droits et devoirs des journalistes depuis 1971 (voir www.quid.fr, mot clé « charte du journalisme ») précise que ces derniers doivent « s’obliger à respecter la vie privée des personnes ». Ce point de la charte laisse une grande liberté d’interprétation qui suppose, à un moment donné, que les professionnels de l’information ne négligent pas l’aspect éthique de leur métier, et, au-delà du souci déontologique, la dimension humaine. Hélas, cette dimension humaine est trop souvent tournée vers le pathos - et l’émotion, à ce stade, tue la réflexion. 4/ Ce ne sont pas les envoyés spéciaux les plus répréhensibles, mais bien la grande machine médiatique pour laquelle ils travaillent. Ce doit être un métier passionnant que celui de journaliste. Si passionnant qu’il rend peut-être aveugle sur les enjeux réels du métier... ? 5/ Mais ne nous impatientons pas. Bientôt, la nouvelle vague venue des Etats-Unis débarquera en Europe : Fox News fait son beurre avec les orphelins. Pourquoi pas TF1 ? Fox News, la chaîne poubelle des Etats-Unis, vient d’achever la diffusion d’un reality show de haute qualité « Who’s my Daddy ? » ; une orpheline trentenaire doit retrouver son père qu’elle n’a jamais vu parmi un panel d’étrangers. Si elle gagne, elle et son papa chéri repartent avec de l’argent plein les poches. Qui a dit que la télé ne faisait pas le bonheur ?

Emmanuelle Dauriac (relecture critique par Gaël Leroy) le 8 janvier 2005




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