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Les voitures miniatures au mètre chez LIDL : mort à l’enfance !

Publié le jeudi 9 août 2007

LIDL, qui est le Wall Mart européen, diffuse chaque semaine dans ses magasins, dans la presse locale et dans les boites à lettres individuelles son dépliant annonciateur des promos d’un avenir très proche. Cette semaine, dans l’inventaire à la Prévert que constitue ce petit prospectus, une annonce symptomatique : on peut acheter un mètre linéaire de voitures miniatures en tube pour moins de 6 €, soit 14 voitures en métal et plastique, donc un prix de revient inférieur à 50 centimes d’euro pièce. (on peut aussi acheter ailleurs des livres reliés au mètres chez les bouquinistes, de la bière en bouteille, des barres chocolatées...) Qu’en penser ?

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Ï Premier axiome : « L’objet n’a plus en lui même de valeur » , c’est sa multiplication qui pèse. Ce n’est pas la voiture miniature qui compte, c’est le mètre de voitures. Summum de la société de consommation ou progrès décisif ? Ï Deuxième axiome : « Tous les objets sont traités indifféremment et également » . Or, il peut, après tout, y avoir une logique alimentaire à acheter de la bière ou des pâtes au mètre, cela finira de toute manière par être mangé ou bu. Ce n’est qu’une variante d’achat dans la longue histoire de l’emballage, certes peu subtile, et même un peu infâmante pour le client et le producteur, mais il n’y a là rien de nouveau dans un système où tout est mesuré par le caddy de supermaché et son taux de remplissage. Ï Troisième axiome : « Certains comportements marchands ont des conséquences qui vont bien au-delà de la simple transaction » . Le plus grave, dans l’exemple des petites voitures est ce que cela signifie à la fois pour le jeu et le jouet.C’est ce troisième point que je souhaite développer car il y a là matière à une réflexion de fond.

Enfant, je me souviens vraiment très précisément du bonheur que m’ont procuré ces petites voitures que j’ai aimées passionnément. Il y avait deux marques principales qui régnaient sur le domaine : Dinky Toys et Norev.

Dinky Toys était américaine, peut-être une filiale du groupe qui commercialisait le jeu Meccano, et fabriquait de beaux véhicules en métal, robustes symboles de la métallurgie fine américaine alors triomphante. Dinky Toys était chère, donc rare dans le milieu ouvrier où je vivais et, pour tout dire dans mon cas, inaccessible. Je n’en ai eu que quelques exemplaires, et encore, souvent grâce à des trocs acharnés qui me donnaient le droit de posséder un modèle usagé, à la peinture écaillée par le temps et aux accessoires parfois défaillants ou manquants.

Norev était une marque française, je dirais gaulliste, en ce qu’elle représentait parfaitement cette idée du Général d’être en tous domaines performants et autonomes. Une marque de la région lyonnaise, si me souviens bien,car il me semble que les plaques d’iimmatriculation des plus gros véhicules étaient dans le « 69 ». Norev représentait le progrès car Norev était en pétrole. Enfin, en plastique. Norev faisait des modèles moins robustes - quand on piétinait par inadvertance ou colère un modèle, il n’en restait qu’un minable tas de petit débris, ce qui ne pouvait arriver à une Dinky Toys - , mais Norev fabriquait des modèles de voiture française, plus précis, plus gracieux, les moules étaient plus subtils, avec une grande fidélité de détail par rapport à l’original. Les roues tournaient, les portières et les coffres s’ouvraient sur un intérieur réaliste, les toits coulissaient. Parfois les phares brillaient dans le noir !

Dinky Toys restait hors de prix, Norev offrait des modèles abordables, à la même échelle, au 1/43ème. (Je n’ai compris que plus tard que j’avais déjà ainsi expérimenté le différentiel Dollar/Franc au concret.) J’eus donc une enfance Norev. Mais l’attente de la petite voiture apportait au moins autant de plaisir que le jeu qui en suivait l’acquisition, et j’ai toujours eu beaucoup de plaisir, car toujours beaucoup de voitures en attente. On en revient toujours au désir et à l’acte, sacré père Freud ! Norev périclita vers la fin des années soixante.Et survint Majorette, autre marque française, toujours lyonnaise. Modèles plus petits, moins précis, forcément, mais solides car dotés d’une carapace métallique injectée. Moins cher aussi. Dynky Toys disparut aussi d’ailleurs, comme la suprématie métallurgique américaine, rongée par le Japon puis la Corée. Il n’y eut pas de miniatures japonaises, sans doute parce qu’elles auraient été trop minuscules, de la taille d’un morceau de sucre n°4 et qu’on aurait eu peur que les enfants les fassent fondre dans les tasses de leurs grand-mères ! Bref, Majorette fut distribuée dans les bureaux de tabac, les supermarchés qui poussaient partout, les stations-services, car il en avaient encore, comme les pompistes... J’étais adolescent alors. Ces « petites petites voitures » ne m’ont jamais fait rêver.

Mes enfants n’ont connu que cela. Mais déjà on les vendait en coffret de 5, 10 ou 15 modèles, préfiguration du mètre de LIDL. Norev s’estompait comme nos rèves d’enfant de l’après-guerre.Nos bambins ont rapidement perdu le goût sucré de l’attente, ce désir fou qui nous empêche de dormir le soir, à huit ans, et nous réveille au matin.Ils n’ont jamais rêvé comme moi devant la petite vitrine de Madame Reynal, la mercerie- papeterie-jouets-bonbons de la rue de la République à Cenon, ma banlieue rouge bordelaise. Surtout quand c’étaient les modèles de la caravane du Tour de France, qui sortaient en juin et disparaissaient fin août : il fallait avoir du capital ou travailler dur pour acquérir les modèles nouveaux de Norev. Et quand on n’y arrivait pas, il restait la vitrine qu’on nous laissait le droit de contempler même quand le magasin était fermé, juste d’un peu plus loin car Madame Raynal vendait chez elle et tirait un portail devant les trois marches qui introduisaient dans la boutique. Je me crevais alors les yeux à mémoriser les détails, les acessoires et, rentré chez moi, j’adaptais mes modèles ordinaires à l’extraordinaire du Tour, je « tunais » mes miniatures dirait-on aujourd’hui. (Et c’est ce rêve magnifique du Tour sans cesse renouvelé que vous avez tué par le dopage, marchands, coureurs, journalistes et autres mercenaires !). J’ai finalement autant joui (au sens plein) des modèles que je n’ai jamais pu me payer que ceux que j’ai réussi à m’offrir, assez rares il faut le dire(mais quand même plus que certains de mes camarades d’école qui contemplaient avec envie mon parc automobile Norev lors des interminables parties de jeu du jeudi).

Comment voulez-vous qu’un enfant de 2007 rêve devant un mètre de miniatures ? Vous rendez-vous compte, puissances marchandes et industrielles, que vous achevez de retourner d’un bout de votre chaussure le cadavre du désir merveilleux qui construit l’enfance et ses souvenirs ? Evidemment non ! Mais de tout façon, ce n’est pas votre problème. Vous, vous fabriquez et vous vendez. C’est tout !

Nous rendons-nous compte, nous, les parents de la fin des Trente Glorieuses, les adultes mûrs des Trentes Piteuses, les derniers baby-boomers, que nous avons donné les premiers coups de poignard à ces rêves désirables ? Avec les meilleures intentions du monde, comme pour toutes les grandes c... de l’humanité ! Nous pensions alors rendre nos enfants plus heureux en leur évitant cette rareté relative, cette attente que nous interprétions comme de la frustration au nom du dogme du « jouir sans entraves » à la mode. Ce faisant nous avons été manipulés comme des moutons par le système commercial nouveau. Et nos enfants ont vu leurs désirs d’abord immédiatement satisfaits, puis devancés, croyions-nous. Or, on ne peut, par définition, devancer un désir, c’est un non-sens philosophique. Non, nous n’avons rien devancé du tout. Nous avons tué le désir en tant que plaisir d’enfance. Il n’y a plus, aujourd’hui, que dans les pays très pauvres du Sud que l’on peut encore observer ces lueurs de rêve dans les yeux des enfants, regardant un jouet trop cher et trop beau. Mais pour combien de temps encore, face aux offensives de Mattel ? Même nos pauvres à nous sont blasés par le recyclage charitable, proportionnel au gaspillage des nantis. Et là, nous fabriquons de la frustration, pas du rêve !.

Et les bons apôtres du développement, les Tiers-mondistes reconvertis en humanitaires ou hommes d’affaires, les fous du capitalisme, les adeptes du scientisme technologique, nous expliquent que nous n’avons pas le droit de priver les pays du Sud du progrès en marche, que c’est réactionnaire et égoïste... Ce qui est mal, absolument mal, consiste à priver ces millions d’enfants de la part enfantine de leur vie, de leur ôter le rêve, la vitrine de madame Reynal aux jouets trop chers. Entre l’interdiction du travail des enfants ou l’esclavage pur et la condition ridicule de nos rejetons nès avec une carte bancaire,des prises USB dans les oreilles et un portable à la main, il y a un équilibre qui s’appelle la vie bonne, pour ne pas dire le bonheur. Nous l’ignorons maintenant, nos enfants nous écoutent en parler comme l’Indien d’Amérique parle de la chasse aux bisons dans les Grandes Plaines, gentiment, avec le petit sourire moqueur d’incrédulité et de compassion de ceux qui ne s’en laissent pas conter. C’est d’ailleurs bien là le malheur, ils ne s’en laissent plus conter. Il n’y a jamais eu autant de livres somptueux pour enfants, de CD et DVD de tous types et jamais autant d’enfants qui s’endorment seuls le soir devant leur petit poste de télé personnel, unique conteuse au rabais qui brise leur esprit et leur pureté. Ils sont noyés sous un merveilleux de pacotille, emportés par des tsunamis de récits passifs, simples consommateurs-clients de plus en plus courtisés et de plus en plus tôt, il y a même des chaînes cablées pour les nourrissons !

« Oh, laissez les enfants rêver », c’est le titre d’une de mes chansons écrites il y a une bonne quinzaine d’années quand un de mes jeunes amis est mort brutalement à 16 ans d’une rupture d’anévrisme. Lui était un fou de rêverie, il rêvait à voix haute, tout éveillé et nous emmenait dans sa rêverie, de gré ou de force. Parfois, avec ses parents, nous voulions le ramener au réel. Nous avions tort. Il n’a vécu que son enfance, mais au moins a-t-il rêvé comme il faut qu’un enfant le fasse. Jacques Brel déclarait un jour, dans une interview publiée en CD à titre postume, que nous passions notre vie à tenter de réaliser adulte ce que nous avions rêvé enfant, jusqu’à douze ou treize ans. Intuition géniale du poète. Je suis totalement de son avis. Que réaliseront des petits d’hommes auxquels nous aurons ôté le rêve de la bouche ?

Alors, les miniatures LIDL, vous m’en mettrez un décamètre, comme ça j’en aurai pour les Noël futurs !

9 août 2007




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