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Le syndrome tsunami

Publié le dimanche 16 janvier 2005

Il semble que nous assistions, avec le tsunami du 26 décembre 2004, à un phénomène médiatique de la même ampleur que celui qui a suivi le onze septembre 2001. Il nous paraît intéressant de faire quelques remarques critiques un peu plus de deux semaines après ce raz de marée médiatique.

L’emballement médiatique

On a assisté à un emballement hystérique des chaînes d’information continue qui ont à nouveau diffusé en boucle les mêmes images d’amateurs, avec un voyeurisme effrayant. Le système médiatique planétaire n’a plus de régulation propre. La seule limite imposable est celle du téléspectateur qui doit à un moment donné décider de peser sur le bouton « off ». Mais la succession des cures d’intoxication le rend télérésistant et il en supporte de plus en plus. Les courbes d’audience étant les seules lois de ce secteur, tant qu’il reste scotché à son écran, le spectateur est gavé. Lui-même ne perçoit plus la limite morale qu’il a laissée derrière lui. Il ne sait plus appliquer ce principe simple qui devrait régler les rapports humains : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ! ». Jusqu’à l’écoeurement, à la nausée, nous avons dû voir ces corps gonflés, ballotés, alignés dans des morgues improvisées. Et, fascinés, comme tous les voyeurs, nous restons, « juste pour voir jusqu’où ils vont aller ! » ; et , ce faisant, nous les aidons à aller au-delà du tolérable. Nous devenons complices objectifs de ces charognards en costumes trois-pièces qui fabriquent l’information du monde ! Le jour où la courbe d’audience sera aussi plate que l’encéphalogramme d’un joueur de football au repos, les magnats de l’audio-visuel devront bien revoir leurs positions. Allons, frères humains, encore un effort pour éteindre le poste quand c’est indigne ! Si vous redécouvriez le bonheur des soirées sans télévision, à discuter, bouquiner, écouter de la musique, jouer aux cartes ou parler politique en refaisant le monde merdique que nous subissons !

Le politiquement correct et l’auto-censure

Un second élément de ce syndrome me semble être le poids du politiquement correct. Il est apparu depuis le 11 septembre une formidable auto-censure dans les masses lobotomisées. De fait, ce n’est nullement une auto-censure, car dans ce mot, il y a « auto », qui, à part un véhicule à quatre roues, désigne la capacité à décider soi-même. Or, ces actes d’auto-censure sont le strict résultat programmé du travail de fond des journalistes et communicateurs divers. Il faut d’ailleurs noter que ce décérébrage à grande échelle fonctionne aussi bien sur les soi-disant élites de la nation que sur les masses laborieuses. Bien sûr, arrivé à ce stade de l’article, je vous entends déjà réclamer des preuves. Eh bien, je vais vous en donner. Elles seront situées à deux niveaux différents pour bien montrer le poids du conditionnement.

Tout d’abord, sur un plan entrepreneurial. Dès les lendemains du raz-de-marée, plusieurs campagnes de publicité qui paraissaient douteuses à leurs auteurs ont été annulées. Cette information est donnée par Le Monde du 7 janvier 2005. Un sérum nasal à base d’eau de mer, Stérimar, avait programmé une campagne de pub dans laquelle un scientifique sortait douché et purifié d’une vague marine. La société a décidé de cesser la diffusion du spot au bout de deux jours de campagne. Donc la vague devient tabou, comme les tours après le 11 septembre ; bel exemple de castration mentale ! Encore plus fort ; Orange a supprimé un spot avant même sa diffusion, au seul motif que celui-ci comportait un panneau « baignade interdite ». D’où je conclus que toute image de baignoire, lavabo, bidet, douche ou même eau courante doit être bannie des récepteurs durant un certain temps ! Si cette option trouve un seul défenseur en pleine possession de ses capacités mentales, il est prié de se faire rapidement connaître. Mais par contre, le PMU, entreprise culturelle s’il en est, a continué de passer son film publicitaire où une déferlante accompagne les chevaux au galop. Il n’est donc pas gênant que les animaux soient confrontés à la vague, ils sont quand même des êtres inférieurs qui ne connaissent ni peine ni douleur. Enfin, Pepsi-Cola, avait concocté une campagne importante autour de la star du football et des médias people, David Beckham qui s’exhibait sur une planche de surf. Le lancement, prévu le 17 janvier à Madrid, où joue et réside le footballeur, a été annulé, et la campagne reportée sine die. Ces quelques exemples doivent nous amener à des interrogations sur la maturité des occidentaux à faire face à la réalité, et au dernier degré à la mort. La catastrophe imprévisible et la mort qui en découle s’avèrent donc pour les dirigeants économiques et politiques de nos pays « impensable » pour les masses. Quel formidable progrès humain : nous avons tué nos dieux, nous nous sommes libérés des superstitions obscures des religions et du surnaturel, mais nous voilà inaptes à affronter l’inévitable, déclarés immatures par contumace à distinguer l’eau, source de vie et le tsunami mortifère. Vous qui me lisez, essayez quand même de réfléchir à cela, sans évacuer cette question d’un haussement d’épaule ou d’une moue, en la taxant d’ « argutie intellectuelle ».

Au second niveau, je raconterai simplement une anecdote. Une chanteuse de musique populaire, discutant avec des collègues de travail, expliquait que leur groupe allait devoir changer de nom, car il y avait dans celui-ci le mot « tsunami » ! Voici la boucle bouclée : le primate de base a parfaitement assimilé le message qui fait de lui un handicapé sentimental, touché à mort par certains mots associés à tout ce matraquage méditique déployé lors des jours qui ont suivi le tsunami. Dirigeants d’entreprise, politiques et citoyens, tous d’accord, c’est rare ! Quel dommage que ce soit pour démontrer la puissance du totalitarisme doux des médias !

La solidarité stimulée et la refondation du monde

Le troisième élément du syndrome est la solidarité pavlovienne. Immédiatement après l’annonce de la catastrophe l’énorme machinerie humanitaire s’est mise en route, avec ses relais médiatiques. Numéros de téléphone passés en boucle, spots très vite tournés et diffusés à gogo, encarts publicitaires gratuits dans tous les supports papier, banderoles internet... Il était impossible d’aller sur un quelconque site internet sans tomber sur une page d’accueil « solidarité Asie ». Ainsi donc, celui qui ne donnait pas ne pouvait que se sentir mauvais citoyen et, à l’inverse, celui qui donnait intégrait l’immense communauté fraternelle des « généreux donateurs », sensibles au malheur humain. Quel beau simplisme déconcertant ! Pourtant, depuis 1989 et la Révolution Roumaine, on devrait se méfier des manipulations d’opinion. On devrait savoir que le plus difficile dans l’action humanitaire d’urgence, c’est l’urgence, et pas la collecte. Que ces millions d’euros et de dollars, quand ils seront finalisés (car certains, dont les Etats, promettent et ne tiennent jamais leur promesses ! mais qu’importe puisque l’essentiel est l’effet d’annonce) auront bien du mal à aller vers ceux qui en ont vraiment besoin, que les frais divers de fonctionnement des « mammouths » ONG en consommeront une part importante et qu’une part tout aussi importante sera détournée par divers intermédiaires politiques ou de terrain. On devrait se souvenir que dans deux mois, plus personne ne s’intéressera à l’Asie et que c’est pourtant là que les vrais problèmes deviendront insupportables pour les victimes. Mais entre-temps, d’autres malheurs, évènements politiques ou sportifs auront vidé notre mémoire vive des images insoutenables complaisamment et morbidement diffusées à satiété pour déclencher une compassion aussi sincère qu’éphémère. Resteront seuls alors les acteurs engagés de la solidarité internationale, livrés aux arbitraires politiques des pouvoirs sri-lankais ou indonésiens, et il ne faudra pas leur en vouloir de ce goût d’amertume qui leur restera en bouche. Les occidentaux se souviendront avec émotion que dans leur entourage certains sont morts au front du tourisme de masse ou sexuel. Et la réflexion sur la nécessaire refondation du monde sur des bases véritablement solidaires et respectueuses n’aura fait que régresser ! Les firmes multinationales continueront employer ces populations pour un ou deux euros par jour pour fabriquer les tee-shirts mode ou les chaussures de sport que nous achèterons encore cent euros ; les femmes det les enfants travailleront dans des conditions épouvantables et peu de gens y trouveront à redire, surtout pas les « généreux donateurs » de janvier qui iront faire leurs courses avec jubilation en faisant des « affaires », sans réfléchir à ce qu’elles signifient pour le travailleur qui a fabriqué l’objet ! « Elle est pas belle la vie ! »

Il y aurait encore de nombreuses remarques à faire sur ce syndrome tsunami. Je ne doute pas que des médiologues ou sociologues publieront des articles savants dans les mois et années à venir, dans des revues universitaires à la diffusion confidentielle, parleront dans des colloques à publics homéopatiques, et que l’indignation sera assez largement partagée par ces élites pour s’élever contre ces manipulations qu’ils auront parfaitement analysées. Mais de cela, le grand public, les « masses laborieuses » comme on disait autrefois ou le « marché » comme on dit aujourd’hui, s’en moquent. On les aura protégés « à l’insu de leur plein gré » contre toute réflexion de fond et on aura franchi encore un pas dans ce conditionnement orwellien qui construit le totalitarisme mou,lequel sera beaucoup plus difficile à renverser qu’un quelconque nazisme, car tellement plus agréable et subtil.

Ma proposition pour enrichir le débat

Pour finir, je proposerais qu’on réécrive l’histoire du cinéma français en supprimant l’expression « Nouvelle Vague », en la remplaçant par « Réincarnation créative ».

Jean-Michel Dauriac - 15 janvier 2005




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