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Après le tsunami, le décérébrage médiatique continue...

Publié le jeudi 6 janvier 2005

Bon, d’accord, le 26 décembre, il s’est produit une catastrophe naturelle assez majeure qui a tué au moins 150 000 personnes. Donc, tout être humain qui assume son humanité a mal parce que tant d’autres êtres humains ont mal. C’est ce que Saint-Augustin appellerait la « compassion » et le prince Kropotkine la « sympathie » ; simple jeu de mots pour marquer son camp, anarchie ou christianisme, mais signifier la même douleur. Une fois posé ce principe indiscutable, on peut commencer à réfléchir.

D’abord, ce tsunami, s’il a tué tant de monde, ce n’est peut-être pas que naturel ... Il y a sans doute des responsabilités politiques et économiques : pourquoi les pauvres habitent-ils toujours les zones les plus insalubres et les plus dangereuses (car ce sont surtout des très pauvres qui sont morts à la pelle, hormis les touristes occidentaux) ? Les hôtels du tourisme de masse répondent aux critères de rentabilité immédiate et de proximité la plus grande des plages : évidemment, le risque zéro n’existe pas, mais ça se produit un fois tous les 100 ans, alors pour quoi pas oser, surtout avec la peau des clients ! (n’est-ce pas le groupe Accor ?) Enfin, certains pays disposaient de plus de trois heures pour avertir et évacuer les populations : rien n’a été fait, car les systèmes d’alerte n’existent pas... Mais la Thaïlande, l’Inde ou les Maldives ont une classe de businessmen de taille mondiale et une bourgeoisie très aisée qui n’a pas souffert de cette incurie.

Elan de solidarité "spontanée"

Ensuite, parlons un peu de ce « gigantesque élan de solidarité » et de ce qu’il en restera quand les médias qui l’ont gonflé à la taille d’un Asiathon auront braqué leurs projecteurs sur la prochaine aubaine informative. La sensiblerie (qui est à la sensibilité ce que l’huile de vidange est à l’huile d’olive) a été amorcée à doses léthales par des télés en plein sevrage, la trêve des cons fiseurs apparaissant comme la plus morte saison, celle où reviennent les plus gros « marronniers » du métier. Un tsunami ! Des Français morts là-bas ! des films amateurs et des gisants par milliers ! c’est bon ça coco, on tient l’audimat. Et on le lâche plus depuis maintenant 12 jours. Pas question de relâcher la pression ; faut que ça saigne, comme dirait Vian ! Et s’enclenche alors la plus stupide des surenchères, parallèle à la macabre inflation des victimes : c’est à celui qui donnera le plus loin, comme à celui qui pissera le plus loin dans les concours d’ivrognes du petit matin blême. Et que je te récolte 15 millions d’Euros, et moi 3,90 seulement, mais en deux jours, et voilà le personnel de Carrefour, le plus gros exploiteur de la grande distribution, qui est tellement victime de ce conditionnement médiatique que chaque employé donne sa prime de 80 euros pour l’Asie. Bravo le Grand Capital ! Comme quoi c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs recettes : le populo, il réfléchit pas, il donne... Tandis que les patrons, ils analysent le terrain en termes de marché, et ils agissent ensuite : TF1 diffusait hier soir un reportage sur la solidarité des métiers de l’eau. Evidemment que la Lyonnaise des eaux a été solidaire, avec son ONG maison. Elle a aussitôt accordé des congés à ses boys-scouts pour aller sauver les populations en détresse ! Mais avec les tee-shirts et les casquettes-maison, les colis bien estampillés. Et demain, ils arriveront pour reconstruire les réseaux d’eau, mais pas bénévolement, au prix du marché. On connaît le truc quand on a fait de l’humanitaire, comme moi : ils ont fait exactement la même chose dans les pays de l’Europe de l’est à la chute du Mur de Berlin ! Mais pendant ce temps les pauvres d’Occident se seront répandus en dons totalement sincères, compatissants ou sympathiques, ce qui reviendra pour eux à faire deux fois l’effort : par leur contribution « pavlovienne stimulée » et par leur contribution fiscale, puisque l’Europe, dans la course au plus gros don, joue le podium et la victoire finale. Mais demandez donc à nos ministres et PDG divers combien ils ont donné, eux, pour l’Asie ! Ce n’est pas le problème, vous répondront-ils, eux, ils dirigent, agissent, coordonnent, bref font l’important, alors que le manipulé de base cotise, apaisant du même coup sa mauvaise conscience d’être encore vivant et en famille. Et puis, très vite, « sans transition », les reporters vont quitter Banda Atjeh, devenu le centre du monde une semaine, et ce bled redeviendra ce qu’il est, un lieu sans aucun intérêt, comme l’Aubrac ou la Creuse. Une nouvelle cause, guerre, inondation, explosion chimique (tiens, à propos pas de bol pour les morts d’explosion au gaz de Mulhouse, ils ont sauté en même temps que l’Asie se noyait, mais en plus il s’avère que Gaz de France pourrait avoir une responsabilité dans la fuite de gaz !) entraînera les vaillants chevaliers de l’info ailleurs et plus personne ne reparlera des millions de déshérités de la zone asiatique. Mais rassurons-nous le tourisme reprend dès cette semaine, uniquement pour aider les populations privées d’emploi.. Et il y aura plein de baigneurs partout dans la mer toujours recommencée...

T’en veux des solutions ?

Alors, la solution ? Ben comme d’hab, y en a pas une en kit chez Castorama ! La première des solutions c’est de se servir de ce truc qu’on a presque tous entre les oreilles, le cerveau : le bon vieux réflexe à la Descartes ! Que me dit-on ? De quoi me parle-t-on ? Pourquoi ? Depuis plus de 10 jours me parle-t-on de condition humaine ? Qui m’en parle ? Les appointés du pouvoir et de la finance.. Pourquoi ? Pour activer de manière systématique mes bons sentiments et m’occuper. Pendant ce temps Chirac et Raffarin peuvent annoncer toutes les saloperies politiques nationales (ce dont ils ne se sont pas privés dans les vœux divers !) qui rendront nos pauvres encore plus pauvres, on nous montre des gens qui sont dans la plus grande misère : regardez-donc un peu, voilà des pauvres et des victimes ! Vous n’allez pas commencer à vous plaindre ! un petit effort de générosité ! Si on veut aller plus loin, il faut essayer de penser le monde comme un système et replacer tout cela dans ce système. OK pour la solidarité, mais elle ne saurait être sélective et temporaire ; pouvons-nous donner dimanche, car ces images horribles nous ont émus aux larmes, et redevenir un individualiste forcené lundi, oubliant tout principe d’humanité ici et maintenant ? Vous ne voulez plus jamais voir d’images comme celles-là ? Voici quelques solutions : le suicide (la plus radicale) mettra fin à ce spectacle ; jetter sa télévision est aussi assez positif, mais pas n’importe où, car ça pollue ; Militer dans une ou plusieurs associations de solidarité (et là on voit le revers de la médaille ! et on comprend pourquoi MSF arrête de collecter les dons, ce qui scandalise les pros du charity business) ; travailler sur soi pour retrouver et cultiver le principe d’humanité, tout en mettant son comportement en cohérence avec ses idées... Il y a un intrus dans la liste, trouvez-le !

Il faudrait des heures et des heures d’explication pour faire passer les sentiments qui m’animent devant la pitoyable société du spectacle (Merci Guy Debord !) et les effrayants résultats qu’elle obtient sur des citoyens lobotomisés. Je prends le risque de soumettre cet article aux lecteurs en pariant sur leur lucidité. Il faut vivre dangereusement !

J.M. Dauriac - 5 janvier 2005 - 17 heures




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